Revue Pratique : les cahiers de la médecine utopique

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Issue de la réflexion des soignants de différents horizons (généralistes, infirmières, médecins de PMI, psychiatres) Pratiques est une revue de témoignage, de réflexion et d'élaboration d'alternatives. Pratiques se veut être un lieu de débat sur les enjeux de la médecine dans la société
Mis à jour : il y a 43 min 18 sec

Il y a tri et tri

jeu, 12/17/2020 - 14:35

Maintenant, dans cette clinique-là, pour aller faire une coloscopie, il faut aussi faire un test Covid. Pas de chance, celui-ci est revenu positif et dans ce cas-là, les examens sont automatiquement annulés. Mon prochain rendez-vous pour une coloscopie est dans 14 semaines. Pour moi, ce n'est qu'un examen de contrôle tous les deux ou trois ans (quatre quand je fais celui qui oublie), mais quand même considéré comme indispensable par les médecins.

Il y a cinq ans, Claude, un ami très proche, a eu un test hémocult positif (pour info, l'hémocult est un dépistage du cancer colorectal). À l'époque, il a été très vite pris en charge (coloscopie, scanner et autres amusements) pour finir, trois mois plus tard, par une ablation du colon droit. Un cancer particulièrement agressif et pressé d'en finir s'y était installé. Que se serait-il passé, si on lui avait repoussé de quatorze semaines sa coloscopie, comme on le fait actuellement à ceux qui sont positifs à la Covid ?
À quel stade aurait été sa tumeur, au bout des quatorze semaines ?

Il a été évoqué un tri possible parmi les malades de la Covid suivant leur âge, leur possibilité de supporter les actes invasifs dans les services de réanimation, et d'autres raisons que je dois oublier mais de cette autre sélection, de ces renvois à plus tard qui peuvent être dramatique, on n'en parle très peu. C'est bien dommage.

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Analyse du Ségur, des mesures vraiment historiques ?

ven, 12/11/2020 - 16:27

Comme chaque année, c'est la période de l'examen du nouveau Projet de loi de Financement de la Sécurité sociale à l'Assemblée nationale (adopté en 1re lecture ce 27 octobre). Compte tenu des défaillances du système de santé, exacerbées par la crise sanitaire, nous étions en droit d'attendre des changements significatifs. Il n'en est rien. Déjà, le Ségur de la santé, qui porte bien mal son nom, car il ne parle pas de santé mais de soins, n'amorçait aucun changement dans la politique de privatisation rampante du système de soins, et n'avait donc rien d'historique.
Voir l'analyse du SMG.

Catégories: Soins

Attestation déplacée

jeu, 12/10/2020 - 16:46

Éric Bogaert
Psychiatre

Une fois n'est pas coutume, avec ce deuxième - restons raisonnables, il y en aura d'autres - confinement, comme c'était déjà le cas avec le premier, l'État nous impose des restrictions, et en l'occurrence de nos déplacements. Pour limiter la propagation du virus il faut restreindre les déplacements de ses véhicules, à quoi, pauvres citoyens, nous sommes réduits. Ça, je le comprends. Mais pourquoi faut-il remplir une attestation de déplacement ? Pas pour quels déplacements, mais bel et bien pourquoi faut-il l'écrire ?

Qu'en dit le mode d'emploi officiel, la section « Épidémie Coronavirus (Covid-19), tout ce qu'il faut savoir » du « site officiel de l'administration française » service-public.fr ?

« En raison de l'évolution de l'épidémie, un nouveau confinement a été instauré à partir du jeudi 29 octobre 2020 à minuit pour une durée minimale de 4 semaines. Il concerne l'ensemble du territoire national. Pendant le dispositif de confinement, à chaque sortie hors de son domicile, il faut se munir d'un document justifiant que son déplacement est lié à l'un des motifs autorisés. »

Se munir d'un document justifiant du motif de son déplacement, donc, mais pour quelle raison — n'y en aurait-il qu'une, ça suffirait — le justifier par écrit, on ne sait, sinon qu'il le faut.

Ce document doit indiquer mon nom, mes date et lieu de naissance, mon adresse, le motif du déplacement en cochant une case dans une liste fournie, le lieu où on le remplit, la date et l'heure de la sortie, et enfin ma signature.

Mais tous ces renseignements, je pourrais tout aussi bien les donner oralement à un pandore — oui, je vis à la campagne, et ici il n'y a que des gendarmes — qui voudrait contrôler de mon déplacement le bien-fondé — à son gré, bien entendu, parce que comment prouver que je vais acheter du pain lorsque je suis sur le chemin qui mène de mon domicile au boulanger ou, comme je l'ai entendu ce matin, que même si je ne suis pas en jogging, je fais une promenade de santé à moins d'un kilomètre de mon domicile.

Il en est comme de la question de l'intention de nuire à l'intégrité physique ou psychique d'un représentant des « forces de l'ordre », un acte suffit à être interdit ou verbalisé à tel motif qu'en suppute un de ceux-ci, la preuve de l'intention ne viendrait qu'après, si je décide de m'engager dans des démarches longues — plusieurs mois —, coûteuses en temps, en énergie, en argent et en déplacements, et surtout vaines, car comment prouver une intention, ou pire, une absence d'intention ? L'évidence based police (ou même policy) ! Suffirait-il de remplir une attestation qu'on n'a pas l'intention de nuire à l'intégrité physique ou psychique d'un représentant des « forces de l'ordre » avant de se rendre à une manifestation pour pouvoir filmer ces gens ?

Et pour revenir à l'attestation de déplacement, pourquoi attester par écrit ce que je pourrais tout aussi bien dire oralement au pandore ? En quoi indiquer par écrit mon identité, mes date et lieu de naissance, mon domicile, en justifie plus que de le dire oralement ? Et en quoi cocher une case ou indiquer un jour et une heure par écrit atteste-t-il de quoi que ce soit de plus que ce que je pourrais dire ? Et s'il veut des preuves de ce que j'écris, il faudra montrer une pièce d'identité, un document de domiciliation, tout comme si je le lui disais ! Et comment prouver de l'heure à laquelle j'ai débuté ma sortie ?

Je ne comprends pas les raisons d'une telle attestation. La loi m'impose là de faire quelque chose dont je ne vois pas le sens. Mais je suis ainsi fait que J'attends que tout acte, toute demande, provenant d'un de mes semblables, et encore plus lorsqu'il a une responsabilité publique ou sociale, au point même de se targuer d'avoir une autorité sur moi, soit justifié par une raison.

Et là, je n'en vois qu'une, il s'agit de m'installer à une place où je dois me justifier, par avance, à un pandore intériorisé, avant même toute rencontre d'un de ses collègues en chair et en os. Il ne s'agit même pas de rendre des comptes sur ce que je fais à quelqu'un qui me le demanderait, il s'agit de certifier, d'attester, par avance, que je m'inscris dans le cadre légal, comme si ça ne devait pas m'être acquis par avance. Je dois attester que je respecte la loi. C'est-à-dire que je suis considéré a priori comme un délinquant. C'est m'inscrire pour chacun des actes sociaux ordinaires de ma vie dans un rapport infantile à une autorité à laquelle je dois systématiquement et préalablement rendre des comptes. La Justice n'a là rien à voir, la loi n'est plus un cadre évaluant les actes commis selon leurs effets, elle est un conditionnement évaluant les pensées au bon plaisir de l'autorité administrative. L'imposition de l'attestation est une exigence d'allégeance au suzerain, un dressage à la servitude volontaire, un acte subliminal de soumission à Big brother.

En fait, c'est du flan. Alors attestons, si ça peut nous éviter des amendes. Mais au fond, ne soyons pas dupes, alors attestons en connaissance de cause, en l'écrivant d'une main policée et d'un doigt d'honneur.

Catégories: Soins

La revue Pratiques invitée à la radio « Vive la sociale »

mar, 12/08/2020 - 15:55

L'émission doit être diffusée le 17 décembre de 19 heures à 20 h 30.
Pour les Parisiens, elle sera sur 106.3 radio fréquence Paris Plurielle dans le créneau de Vive la Sociale, pour les autres sur rfpp.net en direct à 19 heures.
Elle sera également diffusée le lundi qui suit à de 7 heures à 8 h 30.

La première édition est écoutable ici.

Catégories: Soins

Sauvons le 3919 – Solidarité femmes

mer, 12/02/2020 - 18:25

Protéger les victimes de violences conjugales est une mission d'intérêt général, elle ne saurait être soumise à une logique de marché.

Paris, le 17 novembre 2020
Alors que la lutte contre les violences conjugales est officiellement au cœur des préoccupations du gouvernement, ce-dernier veut soumettre la Fédération nationale Solidarités femmes (FNSF) à la concurrence pour la ligne nationale d'écoute, le 3919. Ce projet présente un risque majeur de détérioration d'une écoute engagée pour des dizaines de milliers de femmes victimes soutenues, conseillées et orientées chaque année, chiffre en hausse de 192 % sur le premier semestre 2020.

Solidarité Femmes, fédération de 73 associations présentes dans toute la France, et ses partenaires signataires de ce communiqué, demandent au gouvernement de renoncer au passage en « marché public » et de renforcer son soutien à la FNSF pour permettre le passage à une écoute 24 heures/24, 7j/7.

Les violences faites aux femmes ont été inscrites comme grande cause du quinquennat. Le Président de la République, lors du lancement du Grenelle, le 3 septembre 2019, a rendu visite à l'équipe des écoutantes du numéro national créé et porté par Solidarité Femmes depuis près de 30 ans avec en appui 12 associations nationales de défense des droits des femmes. À l'issue de ce Grenelle, le gouvernement a répondu positivement à la demande — formulée à plusieurs reprises par la FNSF — d'ouvrir ce service 24 heures/24.

Mais le gouvernement, à travers les annonces de Marlène Schiappa puis d'Elisabeth Moreno, actuelle ministre déléguée chargée de l'Égalité femmes-hommes, a décidé de mettre en concurrence le réseau qui gère le 3919, via la création d'un marché public.
La lutte contre les violences et la protection des femmes est une cause d'intérêt général et non une activité marchande à laquelle on peut appliquer les lois du marché.

Alors que les critères d'attribution d'un marché public sont notamment quantitatifs (nombre d'appels répondus, temps moyen passé par appel, etc.), la démarche actuelle du 3919 concilie une forte capacité de réponse et une écoute extrêmement qualitative et inconditionnelle (pour les 2 000 victimes prises en charge chaque semaine, 7 000 lors du premier confinement), avec le temps d'écoute nécessaire pour chaque femme, suivies d'une orientation vers une association locale capable de les soutenir dans la durée. Ces appels nécessitent une écoute particulière, une formation et une qualification. Il s'y joue un travail de déconstruction, avec les victimes, des mécanismes à l'œuvre dans les violences sexistes. De surcroît, l'écoute est le premier jalon de la relation de confiance. Quiconque s'est intéressé à l'emprise et aux violences conjugales sait qu'il faut parcourir un long chemin pour en sortir : la qualité de l'accompagnement lors des premiers instants est cruciale. Normer ce temps et le soumettre à une logique de rendement n'aurait aucun sens.

Aujourd'hui, le 3919 fonctionne grâce à une connaissance fine des dispositifs de soutien aux victimes et s'appuie sur un maillage associatif dense, capable de prendre en charge les femmes pour un accompagnement à l'hébergement ou pour un appui psychologique, juridique ou social. Passer le 3919 en « marché public », c'est prendre le risque de perdre cette richesse et de fragiliser une coordination d'associations engagées contre les violences faites aux femmes.

Même si Solidarité Femmes se voit attribuer ce premier marché, quid de demain ? Sera-t-il confié à un opérateur, qui présentera des coûts moindres, plus de rendement, mais sans engagement pour les droits des femmes ?

Enfin, le timing de ce changement est particulièrement mal choisi en période de confinement. Avec une augmentation des appels de +192 % au 1er semestre 2020 par rapport à la même période en 2019 (97 481 appels entrants/33 430), nos équipes doivent réserver leurs forces au terrain, d'autant que la crise sanitaire est loin d'être terminée.

Les signataires appellent donc le gouvernement à renoncer au marché public, et demandent l'allocation des fonds complémentaires pour l'ouverture du service 24/24 en 2021, sous forme d'une convention pluriannuelle d'objectifs et de moyens (CPOM) pour la FNSF comme pour les autres associations partenaires de la ligne d'écoute nationale.

La FNSF rappelle que pour son action, elle est soutenue par l'Etat, mais aussi par des collectivités locales et des fonds privés.
Porte-voix et soutien de centaines de milliers de femmes victimes et de leurs enfants, elles comptent sur le gouvernement pour entendre cet appel et apporter les réponses qu'elles sollicitent depuis plusieurs mois.

Signataires : La Fédération Nationale Femmes Solidaires (FNSF) — L'Amicale du Nid (ADN) — L'Assemblée des Femmes — L'Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) — Chiennes de garde — Le Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV) — Le Collectif National pour les Droits des Femmes (CNDF) — La Coordination française pour le Lobby Européen des Femmes (CLEF) — La Fédération Nationale des Centres d'Information sur les Droits des Femmes et des Familles (FNCIDFF) — La Fédération Nationale GAMS (Groupe pour l'Abolition des Mutilations Sexuelles) — Femmes pour le Dire Femmes pour Agir (FDFA) — Femmes Solidaires — L'Institut Women Safe — La Ligue des Droits de l'Homme (LDH) — La Maison des Femmes de Saint Denis — Le Mouvement du Nid (MdN)- Le Mouvement Français pour le Planning Familial (MFPF) — Osez Le Féminisme (OLF) — Réussir l'égalité femmes-hommes — Sida Info Service (SIS) — L'Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux (UNIOPSS), l'Union Nationale des Familles de Féminicide (UNFF).
Plus d'informations www.solidaritefemmes.org

NB  : « Mettre en concurrence le 3919, c'est prendre le risque de faire vaciller un réseau national d'associations de terrain et de leurs partenaires », tribune signée par des personnalités est parue sur Le Monde et une pétition sera lancée dans la journée sur Change.org

Contact Médias :
• Erika Campelo, VoxPublic, 06 10 29 52 50, erika.campelo@voxpublic.org
• Laurent Lemaitre, FNSF : 01 40 33 50 87 ou 01 40 33 80 90, communication@solidaritefemmes.org

Catégories: Soins

Croire c'est soigner ou soigner c'est croire.

dim, 11/15/2020 - 17:28

Elisabeth Brouillat

C'est mon job, j'écoute et j'essaie d'entendre les maux de ceux qui sont en souffrance. Je ne juge pas, je ne cherche pas à résoudre, je laisse le fil de la parole se dérouler. Il y a la parole qui soigne tout simplement par ce qu'elle est.

Les heures passent, les gens défilent, le livre d'histoire est ouvert ; Des ronds, des ovales, des carrés de toutes les couleurs passent de mon plumier à différentes mains, fines, grasses, propres, sales, entretenues ou oubliées ; toutes ces mains qui se tendent pour leur pitance chimique tri quotidienne ; la poésie des laboratoires qui prénomment leur molécule de doux nom. Ce rose pétant pour faire dormir, ce blanc neutre pour calmer, la poésie des chercheurs est scientifique, les pilules du bonheur n'écoutent rien, elles s'avalent. Elles sont cependant une transition, avant d'agir, elles nous donnent l'occasion de mettre un mot sur chacune de ses mains, nous, assis, ouvrant la boîte magique, vérifiant sur l'ordinateur que les médicaments sont ceux prescrits.

Puis, le regard remontant le long du bras, de l'épaule, un visage, parfois un sourire et cette main ouverte qui passe en bouche le produit miracle, un verre d'eau... et hop la chimie se dirige pour endormir le mal.
« Vous avez passé une bonne journée ? »... individualiser les soins, reconnaître pour faire naître, faire exister celui que le produit a endormi. Est-il dans les soins ?...

Que de gymnastique pour passer d'une histoire à l'autre, d'un visage à l'autre comme la caissière du super marché, comment entendre, laisser parler ; alors que derrière, il y a la queue, derrière la zone de confidentialité c'est le brouhaha.
Après ces heures de distributions quotidiennes, le silence est là, la lumière s'éteint, les portes qui nous relient à l'extérieur se ferment.

Il est temps de veiller au dedans, tout à sa place, chacun dans son lit... un peu de rangement et la nuit s'étire... Alors j'écoute la nuit, tout est plus calme, les voix sont feutrées, il n'y a pas de bruit et s'il y en a c'est qu'il y a problème.
On passe de la lumière artificielle du dossier informatique au sombre des chambres éteintes refoulant des odeurs des bruits intérieurs. Tous nos sens sont en éveil mais tout est au ralenti.
Si tout va bien, on ne devrait entendre que les pas des fumeurs, les chasses d'eau, les ronflements... tous ces petits signes parce que la vie est là.
Une proximité de bruits et d'odeurs qui rendent à la confidence une plus grande place, la confidence des corps, la confidence des mots.

Une porte claque, des pas rapides avancent dans le couloir, un homme entre dans l'infirmerie, il n'a pas dormi ça se voit. Nous lui souhaitons le « bonjour ».
Il n'a pas le temps de répondre, il est avec son téléphone portable :
« Je n'arrive pas à capter radio scoop ».
(Pourquoi est-ce si important ?)
« Il y a l'horoscope de 5 h 18 et je vais le louper ».
Ma collègue propose l'horoscope de « 20 minutes ».
« NON il n'y a que Rachel qui sait, tous les autres c'est de la foutaise »...
« On vous le cherche ».
« Je vais fumer, je reviens »... on cherche sur l'ordinateur cette foutu radio mais n'y parvenons pas, notre serveur bloque l'accès. Alors sur notre téléphone on trouve.
Ça y est il remonte.
« Merde il est 5 h 20, l'horoscope est terminé... Je reviens à 6 h 18, il le repasse »...
« Ok on vous attend ».
Occupé à diverses taches, je ne vois pas qu'il est 6 h 18, il est là, il attend.
Rachel est dans le téléphone, elle murmure l'horoscope du matin pour ceux qui se réveillent, et ceux qui n'ont pas dormi... Scorpion...
« Moi je suis poisson, c'est le dernier ».
Il écoute attentivement POISSON « aujourd'hui vous risquez d'être imprévisible »...
Il me regarde, c'est sûr, elle l'a dit...
« Vite donnez-moi mon traitement ! »
« Vous ne voulez pas attendre 7 h 30 ? »
« Vous avez entendu... je risque d'être IMPRÉVISIBLE »… alors je lui donne.

Merci Rachel, tu nous évites des heurts. Merci la science d'avoir inventé cette chimie qui endort, merci les médecins de l'avoir prescrit.
On a vraiment évité un drame... L'essentiel est d'avoir confiance en Rachel, en la chimie en la médecine.

Catégories: Soins

Covid : et si on parlait santé ?

jeu, 11/12/2020 - 19:24

Marie Kayser
Médecin généraliste

Une exposition à long terme à la pollution de l'air pourrait être responsable de 15 % des décès dus à la Covid 19 dans le monde et de 18 % en France.

C'est la conclusion d'une étude parue fin octobre 2020 dans la revue Cardiovascular research et menée par Andrea Pozzer et Jos Lelieveld Pozzer de l'Institut Max-Planck de chimie à Mayence (Allemagne) et Thomas Münzel (université Johannes-Gutenberg, Mayence) [1].

Les auteurs ont combiné les données épidémiologiques de décès liés à la Covid 19 collectés dans des études jusqu'à la troisième semaine de juin 2020 et les données sur l'exposition des populations aux particules fines PM 2,5.

Ces chiffres sont une « estimation de la proportion de décès dus à la COVID-19 qui auraient pu être évités si la population avait été exposée à des niveaux inférieurs de pollution atmosphérique, sans émissions provenant de l'utilisation de combustibles fossiles et d'autres sources anthropiques, c'est-à-dire artificielles ».

Le Dr Andrea Pozzer souligne que « la part attribuable ne montre pas de lien direct entre la pollution de l'air et la mortalité par COVID-19, mais plutôt un effet indirect..., nos estimations montrent l'importance de la pollution atmosphérique sur les comorbidités, c'est-à-dire les facteurs de santé qui s'aggravent mutuellement et déclenchent ainsi des conséquences, mortelles pour la santé, de l'infection virale ».

La pollution de l'air agirait par son effet délétère au niveau respiratoire et cardiovasculaire et par son action sur les récepteurs cellulaires elle faciliterait la pénétration du virus dans les cellules.

Le journaliste Stéphane Mandard qui rapporte cette étude dans Le Monde du mercredi 4 novembre 2020 [2] rappelle que, selon Santé Publique France, la pollution de l'air est responsable chaque année en France de 48 000 morts, chiffre revu à la hausse à 67 000 dans une étude publiée en mars par les professeurs Lelieveld et Munzel. Il souligne également que « la France a de nouveau été renvoyée devant la Cour de Justice de l'Union européenne (CJUE) par la Commission, vendredi 30 octobre, pour avoir exposé les Parisiens et les Martiniquais à des niveaux de particules fines supérieurs aux normes légales depuis plus de douze ans. En octobre 2019, la CJUE avait condamné la France pour des dépassements répétés au dioxyde d'azote, un gaz toxique émis principalement par le trafic routier, dans une dizaine d'agglomérations ».

Il faut rappeler aussi qu'en mars 2020, au cours de la première vague de la Covid et en pleine période d'épandage, l'association Respire avait déposé un référé-liberté au Conseil d'État [3] demandant « des mesures contre la pollution de l'air d'origine agricole, qui contribue à l'aggravation de la pandémie de Covid-19 ». Pour appuyer sa demande elle faisait mention de plusieurs études : « en particulier d'une étude chinoise publiée le 20 novembre 2003 portant sur la pollution de l'air et la mortalité due au SRAS en République populaire de Chine, d'une étude américaine datée du 5 avril 2020 analysant les conséquences d'une exposition prolongée aux particules PM2,5 sur la gravité de l'épidémie de covid-19 aux États-Unis et d'une étude italienne réalisée en avril 2020 sous l'égide des universités de Bologne et de Bari ainsi que de la SIMA (Società Italiana di Medecina Ambientale) examinant le lien entre les dépassements répétés des seuils de pollution survenus en Lombardie entre le 10 et le 29 février 2020 et la gravité de l'épidémie de covid-19 dans cette région d'Italie à compter du 3 mars 2020 ».

Le conseil d'État avait rejeté cette demande de régulation accrue des épandages mais avait toutefois rappelé à l'administration « de faire preuve d'une vigilance particulière dans le contexte actuel d'état d'urgence sanitaire en veillant à ce que soient pris, au besoin préventivement en cas de menace avérée de franchissement des seuils, des mesures propres à éviter la survenue ou au moins à réduire la durée des épisodes de franchissement des seuils, notamment en limitant les pratiques agricoles polluantes... » [4]

Les auteurs de l'étude parue dans Cardiovascular Research lancent un appel clair aux politiciens : « Nos résultats suggèrent que la réduction de la pollution atmosphérique peut apporter des avantages significatifs même à des niveaux de PM2,5 relativement bas. L'aspect environnemental de la pandémie COVID-19 montré ici est que nous devons de plus en plus nous efforcer de prendre des mesures efficaces pour réduire les émissions anthropiques, qui causent à la fois la pollution de l'air et le changement climatique. La pandémie de COVID-19 se terminera par la vaccination de la population ou par l'immunité du troupeau par une infection généralisée de la population. Cependant, il n'existe pas de vaccin contre la mauvaise qualité de l'air et le changement climatique. Le moyen est de réduire les émissions. La transition vers une économie verte avec des sources d'énergie renouvelables servira à la fois l'environnement et favorisera la santé publique — localement en améliorant la qualité de l'air et à l'échelle mondiale en limitant le changement climatique. »

[1] Traduction en français de la présentation de l'étude sur le site de l'institut Max Planck

[2] https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/11/03/covid-19-la-mauvaise-qualite-de-l-air-facteur-de-risques-supplementaires_6058298_3244.html

[3] https://www.respire-asso.org/le-conseil-detat-rejette-la-requete-de-respire/

[4] https://www.conseil-etat.fr/ressources/decisions-contentieuses/dernieres-decisions-importantes/conseil-d-etat-20-avril-restriction-des-epandages-agricoles

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Le collectif Stop aux cancers de nos enfants de Sainte-Pazanne (44) auditionné à l'Assemblée nationale

mer, 11/11/2020 - 19:28

Le collectif Stop aux cancers de nos enfants de Sainte-Pazanne, en Loire Atlantique, sera auditionné à l'Assemblée nationale, par visioconférence, le 19 novembre 2020 à 14h00 (séance publique en direct avec Marie Thibaud, porte parole du collectif)

Pour plus d'infos voir ici et .

Catégories: Soins

Rouen, fumées noires et gilets jaunes

jeu, 11/05/2020 - 20:21

La revue Z est « une revue itinérante d'enquête et de critique sociale ». Chaque numéro est construit autour d'un lieu et d'un thème qui s'entrecroisent.

Pour ce numéro 13 [1], l'équipe de Z est partie pendant un mois enquêter à Rouen à la suite de l'incendie du 26 septembre 2019 qui a détruit une partie de l'usine d'additifs chimiques Lubrizol et de l'entrepôt voisin Normandie logistique. Cet incendie « a déversé dans l'environnement 10 000 tonnes de produits chimiques, dont la toxicité est attestée par 479 fiches de sécurité faisant état d'un large éventail de substances cancérogènes, reprotoxiques et mutagènes, toxiques pour les organismes aquatiques, pouvant provoquer des troubles neurologiques... ».

L'enquête est relatée avec rigueur, mais aussi avec un certain humour.
La chronologie de l'accident est déroulée à partir de déclarations et témoignages, déclaration des officiels banalisant la pollution et mettant en avant l'absence de toxicité aiguë, témoignages des habitant.e.s de Rouen et des environs tel Frédéric, conducteur de bus, que la direction voulait obliger à travailler sous les fumées ou Pascal, agriculteur bio, dont les terres ont été touchées, et qui a dû renoncer à porter plainte contre Lubrizol pour pouvoir toucher des indemnités, paroles des prisonnier.e.s qui n'ont pas pu échapper aux vapeurs d'hydrocarbure (la prison est située à 2 km de l'usine) et dont certain.e.s ont porté plainte.

Une partie du dossier est consacrée aux « gens du voyage » dont l'aire d'accueil jouxtait l'usine, à leur histoire, aux discriminations qu'ils et elles subissent au quotidien.
Rouen n'est pas un cas isolé et l'équipe de Z revient sur les nombreuses autres catastrophes pétrochimiques sous la forme d'un « grand concours » (depuis « la plus durable » : Minamata au Japon en 1932 à la « plus mal gérée » : Seveso en Italie en 1976) ou de « Conseils de Total à Lubrizol et aux autres », 20 ans après la catastrophe d'AZF à Toulouse. Le dossier fait aussi le lien avec l'augmentation du nombre de cancers chez l'enfant et le combat des parents dans plusieurs lieux en France pour faire reconnaître les clusters de cancers et pour qu'une enquête soit menée
La parole est donnée à de nombreux intervenant.e.s (inspecteurs du travail, contrôleur du travail, salariés, chercheur.e.s, syndicalistes...) qui nous permettent de comprendre pourquoi on en est arrivé là : primat du profit sur la santé et l'environnement, absence de respect du Code du travail, à l'origine de centaines de morts par an, insuffisance de personnel et de moyens au niveau de l'inspection du travail, assouplissement de la législation sur les contrôles, suppression des CHSCT, conditions de travail difficiles et dangereuses, tout particulièrement dans la sous-traitance, parcours du combattant pour la reconnaissance des maladies professionnelles, absence d'obligation de tenue de registres du cancer...
Le dossier témoigne aussi de l'inventivité des résistances populaires que l'équipe de Z est allée rencontrer à Rouen : mouvement des gilets jaunes, luttes dans un foyer de travailleur immigré et à l'hôpital psychiatrique du Rouvray.

Présenté par Marie Kayser

[1] 1. À commander sur leur site ou auprès de votre librairie.

Catégories: Soins

Victoire de Paul François contre Monsanto

jeu, 11/05/2020 - 19:17

Marie Kayser,
Médecin généraliste.

Une nouvelle importante et réjouissante : Paul François, l'agriculteur qui avait été victime en 2004 d'une intoxication aiguë au Lasso°, pesticide produit par la firme Monsanto, rachetée en 2018 par Bayer, vient de gagner son procès contre Monsanto.

La cour de cassation a rejeté par un arrêt du 21 octobre le deuxième pourvoi en cassation de Monsanto. (Voir ci-dessous le communiqué de presse de la cour de cassation).
Elle valide ainsi l'arrêt de la cour d'appel de Lyon qui avait reconnu en 2019 la responsabilité de Monsanto dans les troubles présentés par Paul François à la suite de son intoxication.

Paul François dans une interview : David contre Goliath avait relaté pour la Revue Pratiques de janvier 2017 : Travail et santé, passer de la plainte à l'offensive qu'après avoir inhalé les vapeurs d'une cuve ayant contenu ce pesticide, il avait perdu connaissance et avait dû être hospitalisé. Ce premier épisode avait été suivi d'autres épisodes de comas et de troubles neurologiques très invalidants et persistants.
Il nous avait fait part de son long combat au niveau de l'Assurance maladie pour sa reconnaissance en maladie professionnelle et au niveau juridique dans le cadre de sa plainte contre Monsanto pour « défaut d'information sur l'étiquette et non-respect du devoir de vigilance » : J'avais découvert entre-temps que ce produit avait été interdit par le Canada dès 1985. J'ai également pu accéder en Belgique au dossier d'homologation du Lasso®, indiquant que ce produit était retiré du marché belge depuis 1991, car la firme refusait de répondre aux questions du ministère de l'Hygiène et de la Santé belge concernant les effets du produit sur la santé humaine. Monsanto ne pouvait donc pas ignorer la dangerosité et il aurait dû être plus explicite et préciser que, dans certains cas de figure, il fallait s'équiper de protections adaptées. (À noter qu'en France le Lasso° n'a été interdit qu'en 2007).
Ce combat a aussi mené à la création en 2011 de l'Association phyto-victimes qui a pour but d'apporter un soutien à l'ensemble des professionnels victimes de pesticides.

Cette victoire contre Monsanto est très importante mais le combat n'est pas terminé.

Il ne l'est pas pour Paul François car la question de son indemnisation par Monsanto sera évoquée devant le tribunal judiciaire de Lyon dans les prochains mois.
Il n'est pas terminé non plus pour l'ensemble des citoyen.e.s.
Le plan Ecophyto prévoyait une réduction de l'utilisation des pesticides en France de 50 % entre 2011 et 2018, mais, selon les données gouvernementales sur l'état de l'environnement en France : « entre 2009 et 2018, les ventes d'insecticides (y compris les acaricides) ont progressé de 41 % ; celles des fongicides (y compris les bactéricides) ont été multipliées par 3,5, tandis que celles des herbicides ont augmenté de 23 %. Seules les ventes des autres produits, comme les nématicides ou les rodenticides, ont diminué de 16 %. Sur cette même période, la surface agricole utilisée (SAU) a diminué de 1 % ».
De plus le gouvernement vient de faire marche arrière : une loi permettant d'instaurer des dérogations à l'interdiction des néonicotinoïdes pour les cultures de betteraves a été définitivement adoptée, ce vendredi 30 octobre 2020, par l'Assemblée nationale avec 103 voix pour et 45 voix contre.
Cette loi est une remise en cause de celle adoptée en 2016, sur l'interdiction des néonicotinoïdes qui devait s'appliquer à partir de 2018, sans dérogation possible en 2020. Pourtant « la toxicité des néonicotinoïdes n'est plus à démontrer » comme l'explique dans une interview de Reporterre le toxicologue expert de ces molécules Jean-Marc Bonmatin.

N.B. Le DVD : LES SENTINELLES, de Pierre Pézerat, 2019 (disponible ici) raconte très bien le combat de Paul François et d'autres victimes des pesticides, tels les ouvriers agricoles de la coopérative bretonne de Nutréa Triskalia, intoxiqués par des insecticides ainsi que celui des ouvrier.e.s exposé.e.s à l'amiante

Arrêt n° 616 du 21 octobre 2020 (19-18.689) — Cour de Cassation — Première chambre civile
COMMUNIQUÉ de la cour de cassation
Responsabilité du fait des produits défectueux

Mercredi 21 octobre 2020

Les faits :
Le 27 avril 2004, lors de l'ouverture d'une cuve de traitement d'un pulvérisateur, un agriculteur a accidentellement inhalé les vapeurs d'un herbicide commercialisé par la société Monsanto agriculture France, jusqu'à son retrait du marché en 2007.

L'arrêt de la cour d'appel attaqué :
Cette société a été déclarée responsable du dommage subi par l'agriculteur sur le fondement des articles 1245 et suivants du Code civil.

L'arrêt de la Cour de cassation :
La Cour de cassation admet la motivation de la cour d'appel selon laquelle :
- Le régime de responsabilité du fait des produits défectueux est applicable, en raison de la date de mise en circulation du produit, considérée comme postérieure à la date d'entrée en vigueur de la loi n° 98-389 du 19 mai 1998
- La société Monsanto peut être assimilée au producteur dès lors qu'elle se présentait comme tel sur l'étiquette du produit
- Le dommage survenu est imputable au produit, des indices graves, précis et concordants permettant d'établir un lien entre l'inhalation de celui-ci et ce dommage
- Le produit, ne présentant pas la sécurité à laquelle on peut légitimement s'attendre, en raison d'un étiquetage ne respectant pas la réglementation applicable et d'une absence de mise en garde sur la dangerosité particulière des travaux sur ou dans les cuves et réservoirs, est défectueux
- Un lien causal entre le défaut et le dommage est établi
— La société n'est pas fondée à invoquer une exonération de responsabilité pour risques de développement
- La faute de la victime, alléguée par la société Monsanto, est sans lien de causalité avec le dommage.

Catégories: Soins

Les chroniques de Jeanine l'orthophoniste

ven, 10/30/2020 - 11:13

Isabelle Canil nous raconte la vie de Jeanine, une orthophoniste tour à tour amusée, fatiguée, émouvante, énervée et toujours pleine d'humour, une orthophoniste humaine, vivante et donc complexe, avec ses contradictions, sa richesse et ses faiblesses qui nous invite dans son cabinet ou à la plage en passant par le bistrot du coin.

Jeanine, Georges et Alfred

Spèce de grosse bite il suce il suce j'l'ai vu dans les douches eh gros pédé !

Jeanine traverse la cour de l'institution quand ces douceurs lui parviennent aux oreilles. Jeanine a envie d'en savoir plus et change de direction pour aller écouter ça de plus près, tout le monde aurait fait pareil. Le temps qu'elle atteigne les marches du bâtiment, elle capte encore quelques gracieusetés dont elle regrette que la poésie les ait désertées.

Tu lui mets dans le cul eh il lui met il lui met il lui pisse eh ta mère...
C'est pauvre. Très pauvre. Et pourquoi ces répétitions qui n'apportent rien ? Quand elle ouvre la porte, on en est réduit à eh j'le sais parce que j'le sais.
La situation révèle un éducateur et deux mômes, assis dans les fauteuils du coin détente, en train de jouer à un jeu de société. Les mômes aboient cette prose navrante à l'éducateur en agitant un bras, au-dessus de leur tête, pendant que de leur autre main ils tiennent leurs cartes en éventail. Un bras qui s'excite, et l'autre parfaitement policé. Incroyable !
L'éducateur n'a pas l'air si accablé que ça et Jeanine en secret l'admire. Comment fait-il ? Alors voulant bien faire, elle dit d'une voix qu'elle souhaite sereine et maîtrisée : « Hum hum... je ne sais pas de qui vous parlez, mais je crois que vous faites erreur. Ici on travaille, et on n'a pas le droit de mélanger le sexe et le boulot... ». Du tac au tac, l'éduc : « Ah ! vous voyez ! »
Un des mômes se tourne vers elle : « Tiens salut Jeanine » et l'autre : « Ouais ouais... » et tranquillement il se lève et va vers le coin cuisine pour touiller dans un grand saladier. Alors l'éduc :
— Bon on finira la partie après. Ça y est la pâte est bien reposée, on peut commencer à les faire cuire, t'en voudras une Jeanine ?
— Heu... oui.
— Vous entendez les garçons ? La première est pour Jeanine !
— D'acc. Au sucre ou au nutella ?

Il ont tous les trois quitté le coin des tapis, fauteuils, livres et jeux, et s'affairent à l'autre bout, autour de la plaque électrique. Une vraie scène domestique.
Un peu sonnée de ce dénouement qui se dilue dans la poêle à frire, Jeanine attend sa crêpe car ma foi c'est l'heure du goûter. Mais elle reste sur sa faim. Elle aurait bien besoin d'autre chose... Du côté de la sublimation peut-être... ? Au contraire des deux mômes et de l'éduc elle n'arrive pas à passer de l'obscénité à la pâtisserie en un claquement de doigt.
Alors la voilà à tenter de sublimer, au moins pour elle ! Mais en léchant le nutella sur ses doigts, elle se rabroue intérieurement : Non Jeanine, pas possible. On ne fera pas un atelier de poésie érotique avec ces mômes-là. N'y pense même pas. Oublie Jeanine... Et puis d'abord ils sont trop jeunes. Et puis d'abord y'a assez à faire pour contenir les débordements, l'excitation, la jouissance et tout ça sans en rajouter. Et puis d'abord, ça s'est jamais vu... Cette manie de toujours tout ramener au langage...

Un peu plus tard, elle fouille dans son bazar dont voici ce qu'elle exhume :
Je suis très émue de vous dire que j'ai
bien compris l'autre soir que vous aviez
toujours une envie folle de me faire
danser. Je garde le souvenir de votre
baiser et je voudrais bien que ce soit
là une preuve que je puisse être aimée
par vous. Je suis prête à vous montrer mon
affection toute désintéressée et sans cal-
cul, et si vous voulez me voir aussi
vous dévoiler sans artifice mon âme
toute nue, venez me faire une visite.
Nous causerons en amis, franchement.
Je vous prouverai que je suis la femme
sincère, capable de vous offrir l'affection
la plus profonde comme la plus étroite
amitié, en un mot la meilleure preuve
que vous puissiez rêver, puisque votre
âme est libre. Pensez que la solitude où j'ha-
bite est bien longue, bien dure et souvent
difficile. Ainsi en y songeant j'ai l'âme
grosse. Accourez donc vite et venez me la
faire oublier par l'amour où je veux me
mettre

C'est une lettre de Georges Sand, dont on peut lire — si on veut, pas obligé — une ligne sur deux.

Et Alfred lui a répondu par cet acrostiche :
Quand je mets à vos pieds un éternel hommage,
Voulez-vous qu'un instant je change de visage ?
Vous avez capturé les sentiments d'un cœur
Que pour vous adorer forma le créateur.
Je vous chéris, amour, et ma plume en délire
Couche sur le papier ce que je n'ose dire.
Avec soin de mes vers lisez les premiers mots,
Vous saurez quel remède apporter à mes maux.

C'est quand même autre chose !
Mais c'est dommage parce que c'est même pas vrai. La lettre de Georges est un canular parait-il, que des amis à elle auraient écrite quand elle est morte.
N'empêche. C'est quand même autre chose...
Jeanine est apaisée. Elle l'a, sa sublimation.

  1. La lettre des Ateliers Claude Chassagny, avril 2017

Jeanine en décembre

— Qu'est-ce que vous avez commandé pour Noël ?
« Ça recommence », pense Jeanine. En soupirant, elle répond « Je sais pas... » et surtout, elle ne demande pas « Et toi ? »
— Moi j'ai commandé un galaxy
— Ah ? Mais on dit pas une ? Moi j'en ai une. Et Jeanine vide son pot à crayons. Sur sa table s'éparpillent stylos, crayons, ciseaux, règles, gommes, et des petits bouts de branches, une cuillère en plastique, des plumes de pigeon, un porte plume sergent Major, et... quelque chose qui roule et qu'elle chope prestement. Triomphante, elle lui montre au creux de sa main : « Regarde ! »
Ahuri le môme lui fait : Ben c'est une bille...
— Ben oui. Une galaxie, fait-elle fièrement en la saisissant entre deux doigts. Remarque, c'est pas la mieux je trouve...
Le peu d'enthousiasme du môme l'alerte, et en un éclair elle s'avise qu'un ado qui demande une bille galaxie pour Noël, ça ne doit pas courir les rues. Il y a peut-être un élément qui lui échappe... Cependant, espérant que la suite pourrait rattraper la chose, elle continue : Attends, j'en ai d'autres dans mon tiroir. Regarde, celle là c'est un œil de chat, et celle-là une chinoise...
Jeanine n'aime pas la galaxie. Elle est pleine de petits grains en relief, elle la trouve moche, mais elle ne le dit pas. Dans le même genre il y a la pépite, la météorite et la Jupiter. Moches. Par contre, Jeanine convoite depuis un certain temps une ouragan, une michelangelo, et une corbeau. Elles sont pleines de volutes, ça vous a un petit côté précieux et c'est d'une élégance ! Mais personne ne lui en donne en ce moment. Il y a même des mômes qui n'en ont jamais entendu parler. Une fois sortis des comètes ou des arcs en ciel, ils ne connaissent rien. Il y a la Van Gogh aussi qui est pas mal. L'an passé, elle en a fauché une à un môme. Elle aimait bien quand il venait parce qu'il amenait une grosse trousse pleine de billes et tous les deux ils faisaient l'inventaire et établissaient des listes. Jeanine est sûre qu'il n'a rien vu quand elle lui a fauchée, mais bien mal acquis ne profite jamais s'était-elle pensé, car elle l'a perdue, et ce môme ne vient plus parce qu'il s'est mis à bien lire et c'est très dommage. « C'est sûrement Jean-Eudes qui me l'a piquée, j'en suis presque sûre, fulmine intérieurement Jeanine dès qu'elle évoque la Van Gogh. Franchement, je fais pitié avec mes trois malheureuses billes... J'ai quand même un boular, mais si je le sors du tiroir, on va me le voler. »
L'ado attend, visiblement peu passionné par les billes de Jeanine.
— Heu... Alors pour Noël tu voudrais une galaxie ?
— Mais nan ! Vous savez pas c'est quoi un galaxy, sérieux ?
— C'est pas ça, alors ? fait-elle en rouvrant sa main.
— C'est un smartphone ! Sérieux vous connaissez pas ?
— Si si... je connais...
— Je voudrais un 5 pouces point 2.
— Hein ?
— Je voudrais un 5 pouces point 2...
— Ah oui c'est bien 5 pouces...
— Point 2. C'est plus confort que point 1. Et en plus il est moins cher que le point 1.
— Ah bon ? Comment ça se fait ?
— Ché pas. Et je voudrais une coque rigide aussi. La coque c'est pas cher c'est 12 euros 90.
— Ah oui ça va... Et sinon, tu sais combien il vaut le smartphone ?
— Ça va de 267 à plus de 300 euros.
— Ah quand même...
— Oui mais le 5 pouces point 1, il est à 495 et ça peut aller jusqu'à 589 euros.
— Ouh la... presque 600 euros pour un smartphone !
— Nan pas quand même. 589 j'ai dit.
— Oui mais sans la coque ! Avec la coque, t'as qu'à voir...
— Ouais concède l'ado. Mais de toute façon moi je veux l'autre. Le galaxy A5 2016 il est pas cher. Celui qui est cher c'est le Galaxy S7.
Ce dialogue essore Jeanine et l‘assèche. Vaguement, elle se dit qu'ils pourraient inventer un problème qui comparerait les prix du 5 pouces point 1 et point 2, avec et sans coque... Mais cette seule idée lui aspire sa substantifique moelle.
Elle, elle voudrait recauser des billes, mais elle n'ose plus.
Soudain, une lueur :
Je vais te lire un poème qui parle de galaxie !
— Sérieux ?
— Écoute :
Si vous voulez savoir où je suis
Comment me trouver, où j'habite
C'est pas compliqué
J'ai qu'à vous faire un dessin
Vous ne pouvez pas vous tromper
Quand vous entrez dans la galaxie... Ici elle jette un œil au môme. Pas de réaction. Elle poursuit :
Vous prenez tout droit entre Vénus et Mars
Vous évitez Saturne, vous contournez Pluton
Vous laissez la lune à votre droite
Vous ne pouvez pas vous tromper
Quand vous...
Nouveau coup d'œil. Il baille en tripotant les cinq boutons du cadran de sa montre. Son regard est morne et Jeanine pense aux vaches devant un passage à niveau, quand les rails sont à jamais désaffectés.
Elle s'ébroue. « Alors tu voudrais un 5 pouces point 2 ? »

  1. La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Décembre 2016

Jeanine de quoi tu te mêles

Jeanine va sur le trottoir. Elle s'en grillerait bien une, mais elle ne fume pas dommage. Elle scrute l'horizon au coin de la rue là-bas. Ah ça y est, il vient de passer le coin. Sa femme lui tend sa canne, montre la direction tout droit là tu suis le trottoir regarde elle est là elle t'attend. Jeanine fait de grand signes avec le bras, du style Ohé du bateau, auxquels Mme Princier répond plus sobrement, surveillant son mari qui se remet en branle. Le voilà qui s'arrête devant le portail des Flaubert, il doit regarder le petit moulin. J'y vais.
– Bonjour M. Princier, vous regardez le moulin ?
– Oh bonjour, je suis content de vous voir ! Comment allez-vous ? Heu… ma femme elle a dû s'égarer…
– Non non, elle va revenir vous chercher, venez, on va au bureau.
Elle sent qu'il s'abîme dans un puits de perplexité, aussi elle lui prend le bras. « On y va ? »
– C'est pour mes impôts ?
– Non on va chanter.
– Chanter ?
– Oui je vais vous faire un café et on va chanter.
– Vous alors ! Pour mes impôts ça commence à bien faire je leur ai dit mais y'a pas moyen c'est quelque chose tout de même !
Et M. Princier fait des moulinets avec sa canne.
– Hé, vous faites comme Zorro avec son épée ! Un cavalier qui surgit hors de la nuit / court vers l'aventure au galop… M. Princier écoute attentivement et quand elle arrive à Son nom il le signe à la pointe de l'épée, il se prend à brandir sa canne et zèbre l'air en clamant D'un Z qui veut dire Zorro ! Comme il en est très satisfait, il recommence plusieurs fois jusqu'à en lâcher la canne. Ils rigolent tous les deux. Jeanine se penche pour la ramasser.
– Mais non laissez je suis pas encore foutu quand même !
– Trop tard, je l'ai ! On arrive, entrez.
– Il fait bon ici. C'est chez vous ?
– Oui c'est le bureau entrez, fait Jeanine en s'effaçant. Il s'arrête quelques secondes mais se dirige vers la bonne chaise. Et c'est alors que Jeanine s'aperçoit du désastre. « Oh ! » fait-elle. Il se retourne avec sollicitude : « Vous vous êtes fait mal ? »
– Non non… asseyez-vous.
Jeanine est consternée.
– Je vous sers un petit café. Un sucre ? Fait-elle pour gagner du temps.
– Oui merci. Il fait bon chez vous. Ma femme c'est sans sucre… Il promène un regard perdu, et se reprend : mais moi c'est un, comme ma mère. Ah qu'elle fait du bon café ma mère… Vous avez perdu quelque chose ?
Jeanine fouille fébrilement dans un tiroir, et soupire de soulagement quand elle en sort une petite boite.
– C'est une bien jolie petite boîte que vous avez-là, hein ?
– Oui, fait Jeanine, c'est un nécessaire à couture. Écoutez-moi M. Princier, je peux pas vous laisser comme ça… Tout à l'heure en chantant Zorro et en tchik tchak tchok avec l'épée, vous avez fait craquer votre pantalon.
– …
– Il est tout déchiré derrière. Je veux pas que vous sortiez comme ça ! Il y a un gros trou. Énorme ! On voit… Jeanine se mord les lèvres, elle ne peut pas dire qu'on voit son caleçon, parce que c'est sa couche qu'on voit.
– Je ne vous suis pas très bien Madame.
– Vous allez me donner votre pantalon, et je vais vous le recoudre, d'accord ?
– Oui mon pantalon, il est… il est de saison voyez-vous. Mais j'ai pas de taches… Est-ce que je me suis encore taché ?
– Non non vous êtes tout propre ! Mais derrière… derrière ça va pas… Et résolument Jeanine lui défait ceinture et braguette, le fait rasseoir et lui ôte une jambe puis l'autre. Bon. Je vous recouds ça, et pendant ce temps-là, on chante.
Jeanine met son dé, enfile une aiguillée et tourne le tissu en tous sens.
M. Princier réajuste ses lunettes, et la contemple gravement.
– Vous avez toujours un ouvrage en cours vous. Comme ma mère…
Jeanine a les mains moites. « Oh la la, c'est tout déchiré… Je vais faire des petits points arrière en rejoignant les deux bords, mais si j'empiète trop, il ne rentrera plus dedans… Oh la la ça s'effiloche de partout… »
– Vous êtes bien habile…
– Vous trouvez ? Allez, on chante.
– On chante ? C'est que je ne voudrais pas faire pleuvoir…
– Pas de danger, avec votre belle voix ! On y va « Je ne sais pourquoi j'allais danser / à Saint Jean au musette… » ça y est, M. Princier est parti, sa voix vibre et emplit tout l'espace, c'est beau. Pendant le refrain, il monte le volume, il balance le haut du corps. Et en avant pour les couplets suivants pendant qu'elle renforce la couture. De temps en temps elle chante avec lui. Ch'est chuper Monchieur Princhier, l'encourage-t-elle en coupant le fil avec ses dents.
– Dites, je vais la refaire. Ah j'aime la valse moi, regardez !
Il se lève, tient sa canne à bout de bras légèrement inclinée, et 1-2-3, 1-2-3 il fait glisser ses pieds…
Jeanine médusée, regarde. Les yeux fixés sur le pommeau de sa canne, en couche, en chaussettes et mocassins, les jambes blanches et rabougries, il danse. Alors, de son doigt chapeauté par le dé, toctoctoc, toctoctoc, Jeanine bat la mesure pour la valse du prince…

  1. La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Octobre 2016

Jeanine à la plage

Jeanine vient de déplier sa serviette et de s'asseoir dessus. Avant de se mettre au boulot, elle s'octroie un petit moment délicieux, elle enfouit ses orteils dans le sable et regarde les grains dégouliner entre les doigts de pied. Soupir de contentement. Elle sort de son sac un grand calepin, puis fait une moue. D'abord elle va s'enduire, il ne faudrait pas qu'elle se choppe un coup de soleil. Elle prend sa crème à bronzer, dévisse le bouchon, renifle et en dépose un peu dans le creux de sa main. Elle commence par les jambes en frétillant d'aise. Ah le bruit des vagues, le soleil, la petite brise… parfait, tout est parfait. Une fois bien huilée, elle lorgne vers le sac. Dedans il y a toujours le gros calepin, et cinq ou six chemises de couleur différentes. Allez Jeanine, vas-y ! Tu seras tranquille après… se rabroue-t-elle. Elle saisit la bleue et parcourt la première page. Courageuse, elle pose le calepin sur ses genoux relevés, et démarre : Docteur, j'ai rencontré un de vos jeunes patients Yohan Hamdi, né le 4 mai 2008, pour qui vous avez prescrit un bil… Elle s'interrompt. Il faut d'abord qu'elle téléphone à Pierre, elle a promis… Répond pas. Bon reprenons… pour qui vous avez prescrit un bilan or… Voyons si Christiane est là, il faut qu'elle lui demande un truc. Jeanine reprend le téléphone, mais sans plus de résultat. Agacée, elle poursuit : pour qui vous avez prescrit un bilan orthophonique. La consultation était motivée par de grosses diffi… Ouh ce soleil cogne vraiment fort… vaudrait mieux qu'elle se baigne. Jeanine enfouit tout dans le sac et va vers l'eau. Qu'elle trouve un peu frisquette. Pendant qu'elle fait grimaces et contorsions d'usage pour s'immerger jusqu'au cou, un beau monsieur souriant lui dit « Elle est bonne ! » « Ouh ! Elle est froide quand même… » « Oui mais une fois qu'on y est elle est bonne ! » Alors Jeanine, intimidée par l'audace de ce dialogue se fiche à l'eau et nage bravement vers le large.

Retour à la serviette. Pendant que le soleil la sèche, elle va retéléphoner à Pierre et Christiane, ce serait trop bête de mouiller les dossiers. Personne ne répond. Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent ! Bon elle va plutôt prendre le dossier jaune, elle se sent plus inspirée pour le jaune. Docteur, j'ai vu pour un bilan orthophonique une de vos jeunes patientes… gnagnagna… cette petite fille a déjà été suivie quand elle avait 4 ans pour des difficultés de langage oral. Il semble qu'elle parlait bien, mais ne prenait jamais la parole et c'est encore ce qui motive la consultation aujourd'hui.

Tiens ça sonne. Oui ? Ah Christiane je t'ai appelée… oui… oui… ah bon ? Non. Non ! Tu crois ? Ah ben oui mais… heu ben oui mais… Moi ben là je bosse… si si je suis à la plage mais… si si je rédige mes bil… si si c'est parce que j'ai du retard… Si si ça avance… Ah d'accord… bon ben je te laisse alors… Bisous oui bisous.

Purée, pas moyen d'en placer une ! ronchonne Jeanine. Bon elle en était où ? Pfff… elle a perdu le fil ! Tiens un SMS. C'est Pierre qui dit qu'il ne peut pas maintenant. Tant mieux, comme ça, elle avance. Alors… des difficultés pour prendre la parole… voyons voyons…

Ce soleil… elle piquerait bien un roupillon. Elle serait plus en forme après une petite sieste. Alors Jeanine s'allonge, la tête sur son sac à dossiers. Et sous le bleu du ciel, pendant que les vagues inlassablement vont et viennent et que le bruissement de la mer la berce, voluptueusement Jeanine s'assoupit. Et voilà qu'elle se met à rêver. Dans son rêve, elle rédige à toute allure des dizaines et des dizaines de comptes rendus. Elle en écrit plein à l'avance car ça servira bien un jour. Les feuilles du calepin se remplissent et se tournent à toute vitesse…

Doctus, j'ai reçu l'un de vos petiots dont la parlotte s'emberlificote pour cause de catapultage postilloneux… Et figurez-vous que l'inattention trouble de votre ado teigneux s'est envolée comme neige au soleil, et saviez-vous que la cocolexie de la jeunette à poil ras a fondu comme un vol d'étourneaux en plein midi ? Et les faux nems du petit de la bouchère se sont enfin agglutinés, et les mots bulles coincés dans le cordage vocal du crieur ont largué les amarres. Et l'écrifure du bel Arthur a cessé de l'écorcher. Et Raoul, que l'infini des nombres rendait maboule, se rassure les nuits sans lune en chiffonnant quelques dizaines sous ses doigts fébrilous et nervous. Et les typhons zortographiks de tout le secteur conjugaisonneux ont réintégré le bercail grammairial, et tout le monde fut content.

Quand le calepin est rempli, Jeanine se réveille. Tout sourire car l'inspiration est là, elle reprend son stylo, et modifiant à peine ses souvenirs oniriques, elle vous plie cinq comptes rendus en moins de deux…

  1. La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Juillet 2016

Jeanine veut faire assassin

Jeanine fait un petit trait pour le môme assis en face d'elle, avec qui elle fait une série. Jeanine est maussade. Elle fait la gueule et voudrait changer de boulot. Elle voudrait faire… décoratrice. Ou vigneronne écolotte – écolotte est le féminin d'écolo, rien à voir avec les échalotes qui ne prennent qu'un T et tiens maintenant qu'elle y pense ce serait peut-être une idée de planter des échalotes entre les ceps de vigne… – ou vendeuse de perles, oui c'est ça, elle voudrait faire vendeuse de perles, et aussi pâtissière et peigneuse de girafe, et comptable épanouie dans son travail et appreneuse de langues mortes et patineuse et DRH dans une fourmilière. Mais Jeanine est réaliste, elle sait qu'elle n'a pas les compétences et qu'elle se ferait recaler dès le premier entretien.

Jeanine est en rogne parce qu'elle doit aller à une équipe éducative. Jeanine n'en peut plus des équipes éducatives… Un très grand nombre d'années de boulot, émaillées d'équipes éducatives ont fini par l'amener à ce point de non-retour : elle s'en fout des équipes éducatives, elle les abhorre, elle les vomit… Mais c'est mal de dire ça, ce n'est pas professionnellement correct, c'est carrément mal.

Jeanine a d'abord poliment décliné la chouette invitation de Mme Berdou référente de scolarité, qui a très peu apprécié ça s'est bien entendu au ton aigre qui a suivi : Alors dans ce cas si vous ne pouvez vous libérer faites un petit écrit… Et allez elle en était sûre ! L'autre jour y'en a un du collège qui lui a demandé un petit Compte rendu parce que comme ça voyez-vous on pourra lui alléger les devoirs, et aux contrôles lui enlever quelques questions. Certains couillons ne peuvent pas tout seuls décider dans leur propre cours de raccourcir un truc pour un môme en galère. Il faut que cette décision, qui devrait découler du bon sens et de l'attention portée à chacun, soit institutionnalisée, formatée, procédurisée et papelarisée pour se transformer en PAI. Dans cinq cents ans les ethnologues pourront éplucher ces vestiges pour en faire des sujets de thèse. « Aux alentours de l'an 2000, le PAI, Plombe l'Aile aux Illusions ». Mais elle s'égare.

Et puis Jeanine a reçu un autre coup de fil. De l'enseignante cette fois. Redoutable celle-là, Jeanine la connaît. Qui ne lâchera pas prise facilement ! Toute l'année elle va seriner des anathèmes à la mère, pour son bien évidemment. Elle susurre au téléphone : « Il faut que nous fassions une équipe éducative parce que ça fera trace vous comprenez, et le redoublement du CE1 sera plus facile à obtenir. Et il faut ab-so-lu-ment qu'on trouve son blocage… »

Mais il n'y a pas de blocage chez cette môme ! elle est en train de découvrir la lecture, comment ça marche, à quoi ça sert… Bien sûr, elle aurait pu le faire l'an passé… mais elle l'a pas fait que voulez-vous que je vous dise ! Elle avait sans doute autre chose à déblayer… Mais elle a eu au CP l'incommensurable chance d'avoir une géniale maîtresse, une pas comme vous, une qui était patiente, tolérante, accueillante… Ne vous acharnez pas à en faire le cas du siècle my God !

Bon. Jeanine n'a pas dit tout ça. Pas eu le cran. Et maintenant, elle se dit que si elle veut empêcher cette sauvage d'extirper aux forceps un imaginaire blocage à la môme, il faut qu'elle y aille à cette foutue équipe éducative… Ah si elle pouvait se casser une patte… Mais non ! Pourquoi elle ? Alors que, sans enseignante, plus d'équipe éducative ! Jeanine est en train de faire un autre petit trait sur la feuille du môme. Inutile de dire qu'elle est ailleurs. Heureusement le môme est bien parti dans ses évocations. Tout de même, il faut qu'elle se ressaisisse. Je vais lui trafiquer les freins pour que sa voiture dérape. Je vais l'empoisonner à l'arsenic. Si je pouvais l'écrabouiller… Soupir. Imaginer l'enseignante hachée menu en petit pâté lui fait un bien fou. Elle se détend. Comme boulot, c'est assassin qu'elle voudrait faire ! Et tout sourire, elle trace un nouveau petit trait plein de conviction, et se lance dans un discours parallèle, un peu intempestif ma foi, mais qu'elle n'arrive pas à réprimer :
— Dis, qu'est-ce que tu voudrais faire toi, quand tu seras grand ?
— Moi ? dit le môme dérangé dans ses idées, je voudrais faire policier.
— Policier ?
— Ben oui, j'arrêterais tous les voleurs et tous les assassins.
— Ah bon ? Quelle idée…

  1. La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Avril 2016.

    Jeanine est enrhubée

Jeanine est pâlichonne, elle tousse, renifle et larmoie en louchant vers la pendule… Un grog… C'est un grog qu'il be faut ! 
Mais en attendant, elle a en face d'elle un môme dont les jambes sous le bureau lui fichent des coups de pieds dans les tibias. En fait de grog ça n'est pas très requinquant. Elle grimace silencieusement, mais à la troisième fois, elle tente de se révolter faiblement : Hé, tu veux bien faire atten... 

  1. — Oh pardon ! Je m'esscuse ! Je t'ai fait… je vous ai fait mal ? 
    Ben un beu… bais ça va t'inquiète bas… répond Jeanine en enfouissant son nez dans un kleenex.

Et curieusement, elle se trouve ragaillardie. Ces excuses, c'est réconfortant… cela distille une chaleur qui vaut presque celle d'un bon rhum cannelle brûlant à l'intérieur des entrailles. Il est gentil quand bêbe ce bôbe...

  1. Tu be la lis ton histoire ?
    Oui mais j'ai pas fini… Bon je la lis où c'est que j'en suis : Il a… i ya… nan.. il a… il a...
    Tu veux beut-être dire il y a ?
    Oui ! Il y a un… un… Il y a un... je sais pu ce que j'ai mis...
    Bontre, fit Jeanine pleine de sollicitude en se penchant vers sa feuille. Attends bontre, dit-elle en retournant la feuille vers elle, parce qu'elle ne s'y retrouve pas à l'envers…

Jeanine s'applique, se concentre, mais la lumière ne se fait pas. Elle lève les yeux vers le môme qui attend, anxieux. Allez Jeanine, se rabroue-t-elle, allez… Elle se remouche, respire un grand coup et déchiffre des yeux : Il a un... bese qui est an fontin roulon les de garson se prale en tre soi ildi ce il folamené gélui dan le can parsece il est pa an sécurité ilpar te et le romén au can.
Jeanine vas-y, jette-toi à l'eau ! Alors docile elle saute :

  1. Hum hum… C'est à dire que… il y a celui qui est en fauteuil roulant… heu… le bese… bon… on sait bas trop qui c'est... et les deux autres garçons se barlent entre soi et ils disent qu'il faut l'abener chez lui dans le camp barce qu'il n'est bas en sécurité. Alors ils bartent et le rabènent au camp, n'est-ce bas ?
    Oui oui ! fait le môme tout joyeux. Et après ils partent en courant chercher la mère et ils voient un taureau et le taureau il attaque la mère et elle est morte et ça la fait disparaître chez le diable… mais je l'écrirai la prochaine fois ?
    D'accord. Bais dis donc elle est bas gaie ton histoire !
    Ben c'était comme ça dans le film ! J'ai fait des fautes hein ?
    Heu… oui t'en as fait… Bais tu sais quoi ? Je vais te la réécrire et toi tu la recobieras, d'accord ?
    D'accord ! fait le môme enthousiaste.

Et Jeanine s'exécute. Son stylo va rapidement, mais elle veille à bien dessiner chaque jambage, chaque bouclette, à bien respecter les qualités d'une belle cursive. Il faut bien se raccrocher à quelque chose, n'est-ce pas… et il est clair que pour l'heure ce ne sera pas à la belle orthographe.

  1. Il y a des bots que tu connais bien ! Sécurité, tu t'es bas trombé du tout ! Tu l'aibes bien ce bot ?
    Ché pas. Ma mère oui.
    T'aibes bien ta bère ?
    Nan ! Heu si… mais ma mère elle aime bien ce mot-là, elle dit tout le temps que maintenant on est mieux en sécurité qu'avant. Avant où on était elle voulait pas que j'aille jouer en bas mon frère il s'est fait casser la gu… le môme met la main devant sa bouche.
    Hou la ! Tu l'as bien embêché de sortir, hein !
    Oui j'ai eu chaud !
    Tu l'as gardé en sécurité ! T'as bien fait...

Ils rient tous les deux et Jeanine replace la feuille devant lui. J'ai juste laissé un blanc pour le bot bizarre… Tu n'as bas retrouvé qui est en fauteuil roulant ?

  1. Si ! c'est un monsieur !
    Ah ! Alors je te dis les lettres et toi tu l'écris : ÈBE, O, N, S, I, E, U, R

Et le môme trace les lettres dans le trou qu'elle a laissé avec une application qui fait plaisir à voir.

  1. Ayé ! s'écrit-il triomphant… Maintenant faut que je le recopie tout. Tu me fais des lignes ? Ma mère elle dit qui faut que j'écris droit.
    Voilà dit-elle en traçant des traits. Ça sera bien droit cobbe ça...

Et le môme commence. Jeanine se cale dans son fauteuil, se remouche, et suit l'avancée des travaux. Elle sait exactement où il en est parce que les mouvements du stylo la renseignent sur la lettre qui se trace. Bajuscule escabotée, tant bis, pense-t-elle. Si je l'arrête dès la brebière lettre on n'a bas fini… Mais quelque chose lui fait froncer les sourcils, on en est à monsieur, et elle n'a pas repéré le m… Au lieu de ça, elle a reniflé une boucle qui monte et… un grigri. Elle se penche vers la feuille… C'est bien ce que je bensais… il a écrit bonsieur avec un B au lieu d'un èbe...

  1. La lettre des Ateliers Claude Chassagny, décembre 2015.

Les chroniques de « Jeanine l'orthophoniste » ont été publiées dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny puis regroupées dans un recueil que vous pouvez vous procurez via leur site.

Catégories: Soins

Et au milieu coule une filière…

mer, 10/28/2020 - 12:26

Patrick Dubreuil
Médecin généraliste

Lettre ouverte à Jérôme Salomon et Katia Julienne de la Direction générale de la santé

  1. Le 26 octobre 2020

Chère Katia, Cher Jérôme

C'est un fou qui dit à un autre fou qui repeint son plafond dans sa maison en bois, en forêt, dans le Montana (États-Unis) : « ohé, accroche-toi au pinceau, j'enlève l'échelle ! ».

C'est l'un de vos nombreux courriels, celui du 20 octobre 2020 [1], « à l'attention des professionnels de ville », qui met le feu aux poudres dans ma tête de noix. Je le décrypte, mot après mot, les poils hérissés. Avec tout le respect que je vous dois, et après l'avoir lu, j'ai eu cette réflexion hautement élaborée : « vous me la cassez menue, la noix ! ». Pardonnez-moi cette familiarité, mais c'est de saison, nous sommes en automne, nous venons même de passer à l'heure d'hiver, mais nous avons surtout péniblement vécu cette année de pandémie mondiale à la Covid 19.

Katia, Jérôme, en en-tête de votre courriel, vous nous qualifiez de « professionnels de ville »... Hors des grandes métropoles, n'y aurait-il donc point de professionnels... disons, de périphérie ou de campagne ? Est-ce une simple habitude de langage, certes pratique, mais uniformisante, que de qualifier ainsi ceux qui ne travaillent pas à l'hôpital ? Est-ce que le métier d'un médecin généraliste des Hautes Pyrénées est le même que celui d'un médecin parisien, tous deux qualifiés de « professionnels de ville » ? J'en doute. Est-ce le premier barreau de votre échelle langagière issue de l'idéologie qui sous-tend votre courriel-discours ? Tentons de l'escalader. Ne soyez pas choqués de ma démarche, j'essaie juste de comprendre votre langage, en fonction aussi de la réalité de ma vie quotidienne au travail.

Nous, « professionnels de ville », avons droit d'abord à un éloge symbolique de votre part, reconnaissant que... si, si, finalement... non seulement nous travaillons, mais en plus nous sommes « mobilisés », c'est une grande découverte : « l'impact de l'épidémie sur l'organisation se caractérise d'abord par une forte mobilisation des acteurs de ville, tant dans le dépistage que pour la prise en charge des patients ».

Selon le dictionnaire, la mobilisation est soit « une opération qui a pour but de mettre une armée, une troupe sur le pied de guerre », soit « un rassemblement et mise en action ». Nous ne sommes pas des militaires, donc je valide la seconde définition du mot et je vous réponds que tout être humain exerçant une profession est déjà en action, à défaut d'être en rassemblement, surtout concernant les « professionnels de ville » qui connaissent bien la division et l'éclatement des forces de travail.

Mais nous ne devons pas assez travailler, ou être assez mobilisés, ou pas « totalement » à vos yeux : « Le système de santé doit être totalement mobilisé afin de pouvoir prendre en charge les patients COVID+ et assurer la qualité et la sécurité des soins pour les autres patients ».

Que signifie ce « totalement » ? Faire des heures « sup », rentrer à 21 heures chez nous tous les soirs, chose « naturelle » pour nous, « professionnels de ville », sans pouvoir embrasser nos proches (s'ils ne nous ont pas déjà quittés, lassés de nous attendre chaque soir) ? Rogner sur nos congés, sur nos vacances de la Toussaint, sur la fête des morts ou d'Halloween ? Pourrons-nous aller au cimetière nous recueillir sur la tombe de nos grands-parents qui ont succombé il y a 3 mois lors du déconfinement ? Nous pouvons en douter car Jean Castex, premier ministre a déjà promis une prime aux soignants hospitaliers qui ne prendront pas de vacances à la Toussaint, sans pour autant parler d'embaucher d'autres soignants, « embaucher » n'étant pas un mot faisant partie de son vocabulaire.

Katia et Jérôme vous nous dites : « totalement mobilisés »,dois-je comprendre : « quitte à crever au travail ? » Autrement dit : « marche ou crève  » ?

Vous évoquez dans la même phrase « les autres patients », tiens, tiens... les non-Covid, les oubliés de l'histoire du printemps 2020, ceux qui, au moment du confinement forcé généralisé, n'osaient pas venir au cabinet des « professionnels de ville » par peur de mourir de la Covid ou pour ne pas déranger les médecins, les « vieux », notamment, à qui les autorités et les familles ordonnèrent de rester chez eux, cloîtrés, isolés, sommés de ne pas mourir de la Covid, mais d'autre chose peut-être... de solitude, d'angoisse, de tristesse... Qui sait ?

Ces autres patients, depuis mars 2020, c'est la première fois, à ma connaissance, que vous les nommez. J'hallucine ! J'ai pourtant bien nettoyé mes lunettes. Ces autres patients, tous les « chroniques », ont dû clamser aussi cette année pour que vous ayez une pensée charitable envers ceux d'entre eux qui ont survécu. Moi, « professionnel de ville », non confiné, je remercie la DGS de me rappeler que je dois soigner les « autres patients ». Je n'y avais pas pensé tout seul. Putain, Jérôme, Katia, heureusement que vous êtes là !

Poursuivons votre lettre d'appel à la mobilisation : « cette nécessaire évolution doit engager l'ensemble des acteurs tant au niveau régional que national ». Les « professionnels de ville » doivent se sentir «  engagés  », vous nous le répétez : « en tant que professionnels de ville, vous serez engagés à assurer la prise en charge en ville des patients Covid et des sujets contacts, ne nécessitant pas une prise en charge hospitalière ; à assurer l'amont et l'aval des hospitalisations conventionnelles, pour les retours des patients Covid à leur domicile, mais également pour les sorties précoces des patients hospitalisés non Covid  ».

Je remercie encore la DGS, que vous représentez, de me dire ce que je dois faire (je ne le savais pas !) et de m'engager à faire mon travail, car selon vous, je ne dois pas être engagé ou pas suffisamment.

« Vous serez engagés » est-il un ordre militaire, une injonction adressée aux « professionnels de ville » pour nous contraindre, nous culpabiliser, voire nous infantiliser ? C'est sans doute un peu de tout cela. Ce qui est sûr, c'est que cette expression, répétée à longueur de paragraphes, ignore la réalité du soin et le sens de l'engagement initial et continu des soignants dans leur métier. Autrement dit, je vous réponds que nous, « professionnels de ville », en dehors de ceux qui ont fermé leur cabinet pendant le confinement forcé généralisé, sommes toujours déjà engagés [2]. Inutile de le matraquer à longueur de mails.

Je continue de vous lire : ce « message urgent vise à rappeler le contexte épidémiologique actuel et son impact sur les acteurs du système de santé. Il présente également la stratégie d'adaptation de l'offre de soins, à laquelle participent les professionnels de ville ».

Tout est toujours urgent pour vous, les institutionnels ralliés, si je ne m'abuse, au néolibéralisme. C'est votre manière de gérer la crise et la pénurie, que vous ou vos ancêtres avez contribué à faire naître.

Vous pensez que votre idéologie ne doit pas être changée puisqu'elle est naturelle, mais que c'est l'espèce humaine qui doit évoluer et s'adapter à votre nature, avec toujours moins de moyens humains et matériels pour prendre soin du vivant. Vous contribuez vous-mêmes, par votre mode de développement destructeur de l'environnement, à faire émerger les pandémies microbiennes.

Enfin, lisons le « dernier barreau » de votre échelle langagière : « une vigilance forte des agences régionales de santé (ARS) est nécessaire sur la structuration et la fluidité de la filière de médecine ».

C'est beau comme un poème, ça coule comme une source, comme une rivière. Katia et Jérôme, vous nous murmurez, à nos oreilles de « professionnels de ville » : « la fluidité de la filière de médecine »… romantique, non ? Comme dans le film de Robert Redford (Et au milieu coule une rivière), avec le charme en moins, car ce qui suit ne ressemble pas vraiment aux grands espaces du Montana.

Accrochons donc à nos oreilles notre paire de verres correcteurs et posons-là sur notre nez, si nous avons le luxe de pouvoir nous en payer de bons. Allons voyager, Katia et Jérôme, je vous emmène, allons faire « une partie de pêche » dans la filière fluide de la médecine en France.

Et que voyons-nous le long de cette filière fluide de médecine ? Des tas de cadavres de la pandémie à la Covid 19 qui jonchent les berges du fleuve et les bancs de sable, çà et là, tels des troncs d'arbres morts sur la Loire après la tempête, des files d'attente dans les couloirs des urgences hospitalières avec des brancards à la queue leu leu, (comme on est heureux !), et, émergeant de dessous des draps jaunes, des plaintes et des gémissements de malheureux inconfortablement installés et agglutinés depuis des heures et des heures... attendant, qui, une main tendue, qui une caresse dans les cheveux, qui, un urinoir ou un bassin, pour soulager cette douleur du bas-ventre qui menace de faire claquer la vessie, muscle non extensible. Et j'en passe.

Que voyons-nous le long de la filière fluide de médecine ? Des longs délais de rendez-vous de consultations chez les spécialistes, des dépassements d'honoraires exorbitants, des renoncements aux soins face aux taxes et forfaits divers qui se sont accumulés depuis 30 ans, dont le forfait-urgence-hôpital prévu dans la loi de financement de la Sécurité sociale de 2021, comme punition pour tous ceux qui se présenteraient aux urgences sans hospitalisation.

Que voyons-nous le long de la filière fluide de médecine avec les lunettes du réel ? Les yeux cernés des aides-soignants, le regard hagard des infirmières, la triste mine des médecins de garde, tous épuisés...

Que voyons-nous le long de la filière fluide de médecine ? Des « professionnels de ville » vieillissants, usés, fatigués, dont certains ont dépassé l'âge de travailler, pris dans un étau qui se resserre au fil des ans, conscients que leur pratique, qu'ils aimeraient de santé publique, est empoisonnée par les questions d'argent d'un côté, par les préoccupations matérielles et humaines de chef d'entreprise de l'autre côté, s'auto-exploitant parfois, s'aveuglant surtout sur leur sort, souvent incapables de penser que leur métier puisse être pratiqué d'une manière différente.

C'est justement pour penser les métiers du soin et organiser la réflexion indispensable à l'élaboration de l'émancipation de tous au travail, que la revue Pratiques a été créée en 1975. Nos colonnes sont ouvertes à toutes celles et ceux qui ne veulent plus subir mais agir loin des courriels-discours hors-sol de la DGS ou d'autres institutions trop éloignées du réel.

Katia et Jérôme, c'est la fin de notre voyage au pays de la filière de médecine, je vous laisse juges d'en apprécier la fluidité ou peut-être vous rendez-vous compte des nombreux obstacles qui l'empêchent de couler, comme une rivière transparente du Montana.

Malgré tout, je vous livre la fin de mon histoire, histoire de ne pas nous séparer fâchés.

C'est un fou qui repeint son plafond dans sa maison en France et qui répond à l'autre fou : « n'enlève pas l'échelle, je n'ai plus de pinceau... ». Alors le fou n'enlève pas l'échelle et tous deux peuvent continuer à coopérer, solidaires. Ils se cotiseront même, hors de la loi du marché, pour s'acheter des pinceaux. Pas fous !
Bien à vous et à vos enfants.

[1] Direction générale de la santé, courriel du 15 octobre 2020, signé de Katia Julienne, Directrice générale de l'offre de soins et du Pr. Jérôme Salomon, Directeur Général de la Santé.

[2] Pour comprendre, lire avec intérêt : L'abécédaire de l'engagement, Miguel Benasayag, Bayard, 2004.

Catégories: Soins

Maladies professionnelles : à quand une vraie reconnaissance ?

mar, 10/13/2020 - 17:43

Les salariés contaminés par le Covid-19 dans le cadre de leur activité pourront-ils le faire reconnaître en maladie professionnelle ? Rien n'est moins sûr. Les critères définis par le gouvernement pour acter cette reconnaissance sont si restrictifs qu'ils vont exclure de nombreuses victimes. Il s'agit là d'une énième illustration des difficultés rencontrées par les travailleurs pour obtenir réparation.
[…]
Dossier complet dans la revue : Santé et Travail, n° 112, octobre 2020.

Catégories: Soins

Perception des risques en santé-environnement : l'exemple des pesticides

mar, 10/13/2020 - 12:32

Webinaire de la Société Francophone de Santé et Environnement

Cette demi-journée a pour objectif de présenter quelques points de vue d'acteurs différents sur la perception des risques liés aux pesticides en lien avec la diversité des sources d'information disponibles. Nous essayerons de débattre sur les moyens (communication, information, formation...) à développer ou rationaliser pour améliorer la compréhension éclairée des risques potentiels liés aux pesticides.

Programme final 
Les participants au Webinaire auront accès gratuitement au Numéro spécial de la revue Environnement, Risques et Santé intitulé Pesticides : diversité des sources d'information et effet sur la perception des risques. Travaux de la section « Risques et Société » de la SFSE.

Catégories: Soins

Une absurde et monstrueuse patience

jeu, 10/08/2020 - 17:01

Alain Quesney,
pédiatre .

Automne

Odeurs des pluies de mon enfance
Derniers soleils de la saison !
À sept ans comme il faisait bon,
Après d'ennuyeuses vacances,
Se retrouver dans sa maison !
La vieille classe de mon père,
Pleine de guêpes écrasées,
Sentait l'encre, le bois, la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été.
Ô temps charmant des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d'oiseaux,
Le vent souffle dans le préau,
Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau.

  1. René-Guy CADOU [1]

Le texte de ce poème de rentrée peut vous paraître un peu décalé et nostalgique d'un temps bien révolu ! La rentrée coïncidait alors avec le début de l'automne. Les vacances étaient donc plus longues du moins pour les écoliers qui pouvaient vivre leur enfance avec une certaine sérénité qui n'a plus cours ! Et les « merveilleuses poussières amassées par tout un été » doivent être désormais éradiquées à grand renfort de sprays hydroalcooliques. Je vous espère bronzés et bien reposés.
Bon... je ne vais pas vous demander d'ouvrir vos cartables afin de vérifier si vos crayons sont bien taillés, si vous avez bien votre boîte de masques et votre blouse blanche de rechange.

Il m'est simplement permis de vous dire brièvement ma colère de citoyen et mes objections de médecin devant l'affligeant spectacle d'une Société qui perd la raison.,

Simplement deux exemples glanés récemment sur une liste de discussion de pédiatres.
- La nourrice d'une fillette de 9 mois qui va très bien demande à ses parents de faire réaliser un test à l'enfant avant son retour chez elle. Aucune justification !
- À l'université de Montpellier, les livres sont mis en quarantaine depuis juillet. A quand l'autodafé ?

Il est encore permis de protester mais les responsables ont désormais cette phrase définitive « c'est le protocole ! » Étymologiquement du latin médiéval protocollum « ce qui colle en premier » au Moyen Âge désigne la feuille rajoutée aux contrats pour les authentifier et leur donner valeur juridique. On comprend bien qu'on ne puisse pas s'en débarrasser facilement tout comme le sparadrap de Lazlo Carreidas dans Vol 714 pour Sidney !...

Plus il y aura de protocoles absurdes plus nous serons inquiets et incohérents.

En quelques mois et par la grâce de l'incroyable anaphore présidentielle du 16 mars 2020 nous sommes en guerre phrase répétée 6 fois en 20 minutes, effectivement nous constatons que rien n'est plus comme avant et il est permis de craindre que cela soit de pire en pire en matière d'individualisme forcené et d'emprise verticale du pouvoir central au détriment des libertés et du bien commun autrement nommé le collectif, le vivre ensemble, les relations humaines.

En quelques mois, la médecine peut se faire à distance. Le secret médical et la liberté de prescription du praticien sont foulés aux pieds. Ce qui garantissait l'efficience de l'acte médical à savoir la médiation (et non la médiatisation qui charrie la pulsion de mort) passait par le médecin traitant... L'anamnèse, l'examen clinique, tout ceci est systématiquement shunté par l'absurde croyance en la toute-puissance de la Science.

Il serait utile de discuter finement la réelle fiabilité de tests dont l'accès se fait maintenant en libre-service. Pourra-t-on désormais continuer à toucher ses patients et parallèlement être touchés par leur histoire ? Leur laissera-t-on le temps de la dérouler cette histoire puisque la question est toute autre car il y a dorénavant en France 66 millions d'épidémiologues spécialisés en virologie !

Tout homme bien portant est un malade qui s'ignore. Il y a 97 ans, Jules Romain imaginait que tout un village pouvait se retrouver au lit par le simple pouvoir de la médecine. Aujourd'hui l'Autre est devenu un pestiféré qui est probablement en phase d'incubation et qu'il nous faut absolument tenir à distance. Est-ce qu'il n'a pas touché son masque douze fois depuis ce matin et puis-je continuer à travailler en sa présence (pardon en présentiel ?)

En 1919, Keynes parlant des économistes disait qu'ils étaient au volant de notre société alors qu'ils devraient être sur la banquette arrière...
On pourrait ajouter que désormais les savants et les experts médicaux de tous poils les ont rejoints. Ça commence à faire du monde sur les sièges avant !
Les masques-casques avec visière qui vont équiper les enseignants des enfants sourds de mon établissement sont certifiés par le ministère des armées ! Logique ! Protègent-ils aussi contre les balles, la peur et l'irrationalité ?
Il y a bien des années, j'avais été choqué par une publicité s'étalant dans les revues médicales : c'était au profit d'un antibiotique (une céphalosporine, je crois) : on y voyait la mère d'un enfant fébrile, une dame de type cadre dynamique (pardon pour le cliché !) qui réclamait d'emblée la mise sous antibiotiques « parce qu'il n'est pas question d'attendre » disait-elle...

Serons-nous capables de moins chercher à combler immédiatement le vide ?

Faut-il vouloir résoudre l'inconnu en plaquant sur nos ignorances n'importe quelle certitude pseudoscientifique qui se trouve démentie trois semaines plus tard ? Encore une fois, je pense que c'est la littérature et la poésie qui peuvent nous y aider.

Je vais citer Georges Haldas (écrivain suisse) dans ses carnets de l'État de Poésie (1976) : ce qu'il écrit s'applique bien au bouleversement actuel de nos vies, inédit c'est vrai depuis la fin de la seconde guerre mondiale...
[Il faut certes] chercher à connaître toujours davantage et ce faisant respecter ce que l'on ne connaît pas encore. La bêtise et une sorte de fascisme mental consistent à traiter l'inconnu à partir de ce que l'on sait. De ce qu'on croit savoir. Le respect de l'autre, au contraire, est de respecter la part en lui qui nous échappe. De ne pas la réduire à un schéma connu, de ne pas la coloniser. L'interpréter à notre manière. En lui collant une étiquette ou en prétendant parler à sa place. Bref de ne pas l'annexer au nom de ce que nous pensons. Mais vaut-il la peine de répéter ces truismes ? Au train où vont les choses, oui.

Toujours Georges Haldas dans un autre carnet de 1977 : Plus que jamais contre cet assaut, qui fait partie de l'assaut général du monde contre chacun de nous : « de la patience. Une absurde et monstrueuse patience ». Pour contrer la non moins monstrueuse impatience à laquelle l'ensemble de la vie sociale nous condamne. La bêtise, l'accélération démente, le comble de l'injustice, la dérision, le massacre, l'écrasement de chacun par tous (à quoi chacun collabore). L'exploitation mutuelle, la fatigue, l'humiliation, la maladie, les rêves avortés, les aspirations qui se diluent [...].

S'inspirant du poème Le balcon de Charles Baudelaire, Georges Haldas reprend l'idée des « minutes heureuses de notre vie ».
Voici : vous sortez un matin de chez vous. Il a plu durant la nuit. Mais le ciel, à présent est découvert. Vous faites, comme d'habitude, tout à fait comme d'habitude, quelques pas dans la rue. Et soudain — sans raison apparente — vous vous sentez investi d'un bonheur sans nom. Quasi absolu. Un bonheur où il entre à la fois de l'élan et du repos, de l'allégresse et de la sérénité, une pleine conscience en même temps que l'oubli de soi ; et qui vous donne en cette minute, le sentiment d'être totalement présent à vous-même et au monde. [...] Soulevé en cet instant par une vague de fond puissante et douce, on se sent plus attentif en effet et plus accueillant : plus proche, plus fraternellement proche de la réalité au-dedans de soi-même. Les deux en l'occurrence ne faisant plus qu'un. Avec ceci encore, qu'on découvre une surprenante nouveauté dans les choses les plus familières qui suscite l'émerveillement : jamais vous n'auriez pensé qu'elles puissent être, ces choses, en leur banalité, leur monotonie, leur quotidienneté même, si belles ! Plus belles que les choses appelées communément belles...

Je vous souhaite, (je nous souhaite) de la patience. Une absurde et monstrueuse patience (les épidémies finissent pas s'arrêter les hommes passent à autre chose et les liens se reconstituent).
Je vous souhaite aussi beaucoup de minutes heureuses.

[1] René Guy CADOU (1920-1951) est un poète breton qui a écrit sur la résistance (par exemple : Les fusillés de Chateaubriant) et dont le père était instituteur.

Catégories: Soins

Un autre soin est possible : un documentaire sur le Village 2 santé !

dim, 10/04/2020 - 16:27

Benoît va effectuer un remplacement médical au Village 2 santé, un centre de santé communautaire, pluriprofessionnel et autogéré à Échirolles, dans la banlieue de Grenoble.
Amel, étudiante en sociologie, se propose de l'accompagner pour rencontrer toute l'équipe du centre, dont les habitant.e.s qui participent aux décisions.
Un projet de centre de santé inspirant, qui propose une alternative réaliste pour construire une santé collective, engagée et participative !

NB. Ce documentaire a été réalisé avant la pandémie COVID-19.

Lecture Un autre soin est possible
par Les dessous de la santé https://youtu.be/TPn_edifie0

Pratiques a parlé du Village 2 santé ici.

Catégories: Soins

Circulez, il n'y a rien à voir

dim, 09/27/2020 - 11:51

Marie Kayser,
Médecin généraliste.

Lubrizol : Il n'y aurait pas d'impact ?

« Nous sommes à la tête de 265 000 résultats d'analyses qui prouvent l'absence d'impact de l'incendie sur l'environnement et la santé ».
C'est ce que vient de déclarer le 23 septembre la présidente de Lubrizol France un an après l'incendie de l'usine d'additifs chimiques Lubrizol et de Normandie Logistique, l'entrepôt voisin.
Pourtant cet incendie a « déversé dans l'environnement 10 000 tonnes de produits chimiques, dont la toxicité est attestée par 479 fiches de sécurité faisant état d'un large éventail de substances cancérogènes, reprotoxiques et mutagènes, toxiques pour les organismes aquatiques, pouvant provoquer des troubles neurologiques... » [1]
Des prélèvements ont bien été faits dans l'environnement, à la charge des entreprises par un bureau d'études choisi par celles-ci, mais l'administration n'a organisé au décours de l'accident aucune campagne de prélèvements auprès de la population générale, ni des publics plus vulnérables (enfants, femmes enceintes, personnes âgées ou atteintes de pathologies respiratoires ou cardiaques) ni des publics spécifiques ayant été particulièrement exposés (personnes intervenues sur le site de l'incendie). Aucun registre de suivi des grossesses, ni des maladies favorisées par les produits répandus par l'incendie n'a été mis en place. Il n'existe même pas de registre des cancers en Normandie [2]
Ces études et registres sont des revendications portées par le Collectif unitaire Lubrizol

Affirmer qu'il n'y a pas d'impact est un mensonge de la part de l'entreprise.
Ne pas mettre en place d'études pour évaluer l'impact au long terme du cocktail de produits toxiques dégagés par l'incendie est une faute de la part de l'état.

Sainte Pazanne : il n'y aurait plus de cluster ?

Début 2019, s'étant rendu compte que des cancers étaient diagnostiqués chez plusieurs enfants du secteur de Sainte Pazanne, et pour certains de la même école, des habitant.e.s ont créé le collectif Stop au cancer de nos enfants. Ce collectif mène en réseau un véritable travail de recherche, et d'interpellation des autorités sanitaires et se heurte à l'incapacité des agences sanitaires à enquêter sur l'effet cocktail de l'exposition à différents toxiques qu'ils soient chimiques ou physiques [3].
En novembre 2019, suite à la mobilisation du collectif, l'Agence régionale de santé des Pays de la Loire (ARS) et Santé publique France (SPF) déclaraient « L'analyse épidémiologique valide le fait que le nombre de cancers pédiatriques sur le secteur des 7 communes sur la période 2015-2019 est plus important que ce que l'on observe en moyenne en France ».
SPF annonçait le même jour qu'elle cessait l'enquête car un questionnaire épidémiologique n'avait pas mis en évidence de « cause commune identifiée ».
Quant à l'ARS, elle poursuivait le travail de « lever de doute » par des prélèvements ciblés au niveau de l'école et des familles.
Ces mêmes agences publiques viennent de déclarer le 23 septembre 2020 : « L'analyse statistique conclue à l'absence d'un risque anormalement élevé de cancers pédiatriques sur le secteur de Sainte-Pazanne par rapport au reste du département ».
La période prise en compte pour cette nouvelle analyse statistique est maintenant 2005-2018 et le périmètre est le département.

Un cluster peut-il disparaître en changeant la période d'étude ou le périmètre de référence ?

Lubrizol-Sainte-Pazanne, deux versants d'une même problématique au niveau sanitaire et environnemental, celle de la toxicité chronique et de l'effet cocktail des produits, celle de l'absence de véritable politique au service des citoyens.

[1] Voir le dossier très complet du n° 13 de la revue Z  : Rouen Fumées noires et gilets jaunes

[2] Voir l'enquête de Jade Lindgard sur Médiapart : Lubrizol, un silence d'État, 24 septembre 2020.

[3] Voir l'interview de Marie Thibaud du collectif Stop aux cancers de nos enfants, revue Pratiques N° 88, janvier 2020.

Catégories: Soins

Atelier de travail et de réflexion démocratique et populaire pour la refondation du service public hospitalier

mar, 09/22/2020 - 11:53

Première rencontre de lancement
Le 10 octobre 2020, à l'AERI,
57 rue Étienne Marcel, Montreuil

Ouvert à toutes et tous, sur inscription ici 

Alors que le Ségur de la santé s'achevait sur une note amère laissant sans réponses des questions essentielles sur le devenir du service public hospitalier et au moment même où le premier épisode de la crise sanitaire liée au covid 19 laissait un personnel de santé encore plus exsangue, cinq collectifs : le Collectif Inter-Urgences, les Économistes Atterrés, le Collectif Inter-Hôpitaux, le Printemps de la Psychiatrie et les Ateliers Travail et Démocratie s'associaient pour lancer un Appel à la tenue d'un Atelier de travail et de réflexion démocratique et populaire pour refonder le service public hospitalier et sa gouvernance en repartant du travail et des collectifs de soin.

Cet appel, paru le 7 juillet 2020 dans Mediapart, a été suivi par plusieurs collectifs de soignants et de patients, d'associations citoyennes ainsi par des signataires individuels, chercheurs, acteurs de terrains, engagés dans la défense ou la refondation du service public en santé.
Un groupe de travail constitué de membres de plusieurs collectifs signataires s'est réuni tout au long de l'été pour organiser ce premier atelier en partant de deux principes fondamentaux : faire une place importante à la période de crise sanitaire liée au Covid 19 et construire l'atelier sur la base de témoignages à partir desquels élaborer la réflexion collective. Nous avons fait le choix d'organiser cet atelier en sessions parallèles afin que la parole puisse circuler plus facilement parmi les participants.
La rencontre du 10 octobre constitue le premier moment d'une série d'ateliers dont la nature et la temporalité seront décidées ensemble.
Notre démarche s'inscrit dans une volonté de créer une dynamique de réappropriation collective du service public hospitalier, travailler ensemble à sa redéfinition, réfléchir à l'hôpital public et aux collectifs de soin que nous voulons ainsi qu'à leur place dans la cité.

Les collectifs signataires : Le Collectif Inter-Urgences, Les Economistes Atterrés, le Collectif Inter-Hôpitaux, Le Printemps de la psychiatrie, Les Ateliers Travail et Démocratie, L'Appel des appels, AIDES, la Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternité de proximité, HumaPsy, La Criée (Reims), SoignonsEnsemble, Collectif Intersyndical CMPP86, Institut de Psychodynamique du Travail (IPDT), Collectif des 39, Association des amis de la génération Thunberg - Ars Industrialis, Le point de Capiton, Collectif National des Inter-Collèges psychologues hospitaliers, Coordination nationale Pas sans Nous , Collectif du CMP Poullain de pédopsychiatrie de Saint Denis, Pratiques, les cahiers de la médecine utopique, Association Internationale de Techniciens, Experts et Chercheurs (AITEC), Collectif Infirmiers Toulousains (Collectif ITT), ATEMIS - Laboratoire d'analyse du travail et des mutations dans l'industrie et les services, ANCIC : association nationale des centres d'IVG et de contraception, NSED : Notre Santé En Danger

Atelier conçu et organisé par : Fabien Paris, Alexandra Festch, Loriane Bellahsen, Fabienne Orsi, Cherine Benzouid, Benjamin Coriat, Delphine Glachant, Julien Lusson, Matthieu Le Mélédo, Gabrielle Hallez, Gaëlle Roig, Thomas Coutrot, Matthieu Bellahsen, Jean-Luc Jouve, Pascale Molinier, Jean-Claude Chailley, Anne Perraut Soliveres, Françoise Acker, Marie José Del Volgo, Sebastien Firpi, Caroline Izambert, Hugo Huon, Frédérick Stambach, Julien Vernaudon, Martin Pavelka, Patrick Chemla, Paule Bourret, Fabienne Hejoaka, Béatrice Barthe, Fanny Chabrol, Bruno Percebois, Karine Valade, Olivier Frachon, Julia Devianne, Vincent Davy, Christine Depigny-Huet, Sandrine Deloche, Philippe Bizouarn, Franck Drogoul.

Programme

9 h : Accueil autour d'un café
9h30 — 10h : Introduction et présentation de l'Atelier
10h — 13h : sessions parallèles

  1. Atelier 1 : Patients, usagers, aidants, démocratie sanitaire : Fin de partie ou heure de la révolte ?

La crise sanitaire liée au Covid 19 a été un puissant révélateur du manque de prise en compte de la parole des patients et a aussi révélé l'effroyable état de la question au sein des EHPAD. Partant du principe qu'il n'y a pas de pensée démocratique sans la parole, cette crise sanitaire doit être l'occasion d'une réflexion profonde sur là où nous en sommes en matière de démocratie sanitaire, revenir sur son histoire et son évolution, pour ensuite réfléchir aux dispositifs qui permettraient de donner une place à la parole des patients et de faire avancer l'idée de la nécessité d'un dialogue le plus équilibré possible entre soignants et soignés.

Témoignages
- Le combat pour la parole du patient : rappel historique sous le prisme de la lutte contre le VIH, Michel Bourelly.
- Les EHPAD, l'arrière-cour de la démocratie sanitaire ? Témoignage d'une aidante, Fabienne Hejoaka.
- L'expérience de l'association HumaPsy.

  1. Atelier 2 : Penser la gouvernance et l'autonomie en réinvestissant les collectifs de soin.

La santé comme l'hôpital sont traversés d'enjeux et de conflits politiques. Entre les enjeux du pouvoir gestionnaire, et la hiérarchie structurelle du monde médical, la manière de soigner ne reste jamais indemne. Mars 2020, l'afflux de patients et un virus qu'on ne savait pas soigner saturent certains services et tout le système de santé est en alerte. Face à la gravité du moment, des soignants témoignent des brèches et des questionnements qu'ils ont pu trouver pour s'organiser hors cadre, celui-ci assumant sa défaillance au plus fort de la crise. Des prisons aux lieux d'accueil pour personnes handicapées, et bien d'autres, les équipes ont affirmé des choix importants qu'il convient de pouvoir mettre en lumière aujourd'hui.
Des soignants et des cadres témoignent aussi des formes de résistance possibles et d'alternatives au « New public management » et au financement à l'activité (T2A) alors que le passage en force de la réforme du financement de la psychiatrie est pendant.

Témoignages
- L'expérience du comité de secteur de l'hôpital Les murets à la Queue en Brie, introduit par Delphine Glachant
- Récits d'une clinique psychiatrique en milieu carcéral par un collectif soignant du Centre Hospitalier Montperrin , Blandine Barut, Corentin Lebigre, Sebastien Firpi
- L'expérience des services de réanimation du CHU de Nantes, Témoignage de Philippe Bizouarn
- La grève du codage et après ? : l'expérience de l'hôpital Robert Debré et du « collectif de la pédopsy du 19e en lutte »

  1. Atelier 3 : L'hôpital public et la Santé dans la Cité

La médecine préventive et les services des Urgences sont les deux maillons vitaux qui touchent directement au quotidien de la cité et de chacun. Deux champs non rentables et nécessaires qui si nous les investissons, changeront la manière de penser les parcours de soin comme des fuites en avant. Aujourd'hui pourtant la Prévention est reléguée à l'oubli ou au mépris, et les Urgences sont vidées de lits et de moyens. Malgré l'expérience du covid, le cynisme gouvernemental assume de priver les territoires de leurs structures de santé, rappelant ainsi que la santé peut aussi pour certains n'être qu'un marché. Cela n'est pas nouveau, et il nous semble important de s'opposer à ce dogme mais surtout de rappeler que des initiatives multiples sont aujourd'hui déployées pour mieux soigner et garder du sens au choix de ces métiers cruciaux au service de la cité. À partir de témoignages de centres de santé communautaire, d'acteurs des services d'Urgence, de la pédopsychiatrie et de la psychiatrie de secteur, comme de médecins libéraux de ville, nous engagerons une réflexion sur l'état des lieux, mais surtout sur les voies nouvelles à explorer.

Témoignages
- Quelles alternatives aux urgences ? Fabien Paris
- L'émergence d'une gouvernance locale entre soignants et élus au cours de la crise du covid, Frédérick Stambach.
- L'expérience du centre de santé communautaire, le Château en santé, à Marseille.
- La psychiatrie de secteur : rappeler son histoire pour réfléchir ensemble à demain, Sandrine Deloche.

Le découpage en ateliers parallèles n'implique pas de séparations entre les thèmes. Les discussions qui auront lieu dans chaque atelier se chevaucheront probablement et permettront de faire émerger des pistes communes vues de plusieurs angles au moment de la discussion en plénière.

13 h — 14 h 30 : Repas, temps de discussions informelles
14 h 30 – 17 h : Plénière : restitution des différents ateliers et programmation des ateliers suivants
17 h 30 : point sur les mobilisations à venir.

Catégories: Soins